C O L L E C T I O N F O L I O

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COLLECTION FOLIO Pascale Gautier Les vieilles Gallimard Cet ouvrage a précédemment paru aux Éditions Joëlle Losfeld. Éditions Gallimard, Pascale Gautier est directrice littéraire aux Éditions Buchet-
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COLLECTION FOLIO Pascale Gautier Les vieilles Gallimard Cet ouvrage a précédemment paru aux Éditions Joëlle Losfeld. Éditions Gallimard, 2010. Pascale Gautier est directrice littéraire aux Éditions Buchet- Chastel. Ses romans ont été reconnus comme des textes singuliers et littérairement exigeants. Parmi eux Trois grains de beauté, qui a reçu le Grand Prix SGDL du roman, et Fol accès de gaîté, tous deux publiés aux Éditions Joëlle Losfeld. À ma vieille 1 La télé est à fond. L immeuble entier en profi te. C est Mme Rousse qui est sourde comme un pot. Elle est gentille à part ça, Mme Rousse. Elle est vieille depuis si longtemps! Tous les mardis, elle va au salon de coiffure «chez Josée». Un salon minuscule, à l abri des intempéries et des métamorphoses. Josée aux cheveux rouges coiffe avec application une kyrielle d octogénaires qui viennent chez elle parce qu elles se sentent en confi ance et parce qu elles sont toujours venues là. Mme Rouby expliquait ça l autre jour pendant que Josée lui faisait sa permanente. Quand on est toujours allée chez quelqu un, on a du mal à changer, c est bête, mais c est comme ça. Mme Rousse, donc, a les cheveux en casque permanenté bleu-violet. Aujourd hui est le jour des amies. Elle a acheté une tarte aux pommes à la pâtisserie Miale, sorti les assiettes à dessert en porcelaine de Limoges et préparé le thé. Elle ne sait pas qui viendra. C est chaque fois la surprise. La salle à manger de Mme Rousse est de toute beauté. Des rideaux roses tricotés main ornent les trois fenêtres qui 11 donnent sur la rue Jean-Eymard. Une tapisserie bleu azur décorée d oiseaux blancs qui volent dans tous les sens couvre les murs. Un lustre façon bronze qui doit peser trois tonnes reste bizarrement accroché au plafond et menace la table en bois massif qui est pile dessous. Mme Rousse est une amie des arts. Chaque année, le 15 août, des artistes locaux à la retraite exposent leurs œuvres à la salle des fêtes. Chaque année, Mme Rousse achète une toile et la fi xe sur la tapisserie aux oiseaux blancs. Cela fait un mélange de couleurs idéal pour vous donner la migraine. La télé est sise sur le petit meuble qui jouxte la table en bois massif. Impossible de la rater. C est ce qui agace Mme Rouby. On ne s entend pas chez Mme Rousse, il y a toujours le poste qui braille. Mme Rousse n en a cure, le bruit la berce. Enfant, elle vivait au bord d une nationale où des hordes de camions, nuit et jour sans jamais s arrêter, bombaient comme des malades. Elle se souvient encore de ce huit tonnes qui avait heurté la maison des voisins, pété le mur et foncé dans la cuisine et les cabinets avec un bruit de ferraille extraordinaire. Elle avait été éblouie par cette fanfare sauvage. La télé, à son âge, c est pour le plaisir. Même Mitsou pense comme elle. D ailleurs, il est passé où, celui-là? Elle s est installée sur sa chaise et attend. Les publicités s en donnent à cœur joie. On dirait des cigales qui, dans le bois, sur un arbre, font entendre leur voix charmante. Mme Rousse entend leur doux bourdonnement et ne s étonne même plus. «Sauvez un cochon, mangez un chat!» Pourquoi pas, fi nalement. La pendule à coucou que ses enfants lui ont offerte pour Noël sonne avec virulence. Sur 12 l écran, des Chinois castagnent des Tibétains. Elle en voit un qui saute à bas de son char et fonce droit sur l ennemi. Prompt, il lance sa javeline : elle fend et le casque et l os ; la cervelle est toute fricassée. Le Chinois bondit et achève le quidam ; il lui coupe les mains, lui tranche le col, et l envoie rouler, tout comme un billot, à travers la foule. C est dégoûtant. Puis elle voit un Tibétain féroce foncer sur le Chinois qui se prend pour un héros. De sa dague, il le frappe à l épaule, lui tranche le bras droit. Le bras tombe à terre, sanglant, et dans les yeux du Chinois entre en maître la mort rouge. Ça sonne. Et comme elle n entend rien. Ça entre. Voici Mme Rouby, essouffl ée, qui marche à petits pas. Puis qui se fi ge devant la télé. D autres Chinois torturent à petits feux d autres Tibétains. C est horrible et c est en direct. «Madame Rousse, je ne peux pas boire mon thé devant ça! Vous êtes trop sensible, madame Rouby.» Heureusement, les publicités reprennent et s en donnent à cœur joie. On dirait des cigales qui, dans le bois, sur un arbre, font entendre leur voix charmante. Mme Rouby s assied. Mme Rousse prépare le thé. «Ça n a pas l air de s arranger en Chine, soupire Mme Rouby. Bah! C est loin la Chine! Ça n a pas l air de s arranger nulle part, soupire Mme Rouby. Bah! Nulle part, c est pas chez nous! Ça n a pas l air de s arranger chez nous non plus», soupire Mme Rouby. Mme Rousse coupe la tarte et sert son invitée. 13 Pendant quelques minutes, elles mâchouillent de conserve. «Elle est réussie votre couleur, madame Rousse, articule enfi n Mme Rouby. Oui, mais vous aussi vous êtes réussie, madame Rouby, dit Mme Rousse, ça va bien avec votre foulard.» Les cheveux de Mme Rouby sont roses, le foulard est rose. Mais la vie n est pas rose. Grand soupir de Mme Rouby qui détourne la tête et prend la pose de la Vierge de la cinquième angoisse. «Ça ne va pas? demande Mme Rousse. Quand je pense qu il était en bien meilleure forme que moi et qu il est mort comme ça, d un seul coup! Les hommes partent les premiers, regardez autour de nous, il n y a que des veuves Moi qui lui disais qu il faudrait qu il s occupe de moi, qu il allait devoir se rendre compte que j étais fatiguée Il devait être malade, le pauvre Le pauvre! Il s est toujours arrangé pour faire ce qu il voulait. Je lui ai toujours obéi, au pauvre! Il a eu sa vie réglée comme il l entendait. J ai toujours plié. Toujours obéi. Et il me laisse tomber au moment où, plus que jamais, j ai besoin de lui! On ne se refait pas, madame Rousse! Quand on a été soumise toute sa vie, on reste soumise. Je m étais dit que, s il partait avant moi, je pourrais enfi n faire des voyages, vivre comme je l entendais. Eh bien, maintenant, je reste bloquée dans cette maison trop grande. Et je passe mon temps à avoir peur. J ai peur le jour, j ai peur 14 le soir, j ai peur la nuit. Je déteste cette maison et en même temps je n arrive pas à la quitter. Je sens bien que c est ridicule mais on est comme on est et on n y peut rien Mais vous pouvez regarder la télé, ou écouter la radio C est lui qui regardait la télé et écoutait la radio. Je ne l ai jamais fait. Et puis, quand on n a jamais fait quelque chose, on ne va pas s y mettre un beau matin à la fi n de sa vie!» Ça sonne et ça entre. Une minuscule vieille au casque permanenté bleu-vert salue joyeusement la compagnie. C est Mme Chiffe qui prie matin midi soir et vit dans la joie du Seigneur. Heureusement qu Il est là pour nous soutenir et nous guider. Mme Rousse propose tarte et thé. Mme Chiffe acquiesce et se tourne vers Mme Rouby. «On ne vous a pas vue ce matin à la cathédrale. On a prié pour votre cher mari. J ai oublié», murmure Mme Rouby qui prend la pose de la Vierge de la cinquième angoisse. Quelques anges passent et la télé fait comme si de rien n était. Sur l écran, des Américains castagnent des Irakiens. Il y a beaucoup de fumée et beaucoup de bruit. Mme Rousse mate avec avidité, Mme Chiffe commente : «Encore une guerre pour le pétrole! Pour les voitures! Et une fois qu ils ont une voiture, ils se tuent aussi! Vous avez vu le petit Olivier, le fi ls du pharmacien? Direct dans un arbre! Il avait son permis depuis un mois 15 Tout ça pour ça! L argent nous perdra! L argent nous a perdus! L homme est un loup pour l homme! Brune matinée, belle journée!» Heureusement, les publicités reprennent et s en donnent à cœur joie. On dirait des cigales qui, dans le bois, sur un arbre, font entendre leur voix charmante. 2 La porte du garage s ouvre. La Peugeot 305 noir brillant astiquée du matin avance en ronronnant. Il fait un signe à sa femme sa fi lle l ami de sa fi lle son fi ls et son chat. Il tourne à gauche puis à droite puis monte la route familière. Il va chercher maman pour le déjeuner dominical. C est un calvaire. Mais elle a quatre-vingt-huit ans. Ça devrait un jour s arrêter. Maman habite à trois kilomètres. Il faut monter jusqu au lac. Elle est postée derrière sa fenêtre. Elle a l habitude de rester des heures, là, à compter les voitures qui passent. C est fou le monde qui roule. Comme d habitude il est en retard. Elle lui a pourtant donné l argent pour acheter sa nouvelle voiture. Elle sait que c est sa belle-fi lle qui tient les cordons de la bourse. Lui est infl uençable, irresponsable. Même pas fi chu d être à l heure. La voiture glisse sur l asphalte. Il respire à fond. Une lumière crue blesse les yeux. Il ralentit et prend le chemin de terre. Il laisse le moteur en marche, se précipite vers la porte et sonne. 17 Elle entend peut-être. Il sonne de nouveau, entre, monte les escaliers, arrive au salon. Elle est assise, tête penchée, devant la fenêtre. «Hé ho! Hé ho! maman, je suis là! HÉ HO! Je ne suis pas sourde. Ce n est pas la peine de hurler. Tu vas bien? Quoi? TU VAS BIEN? Et pourquoi j irais mal? C est aujourd hui l anniversaire de la mort de papa Et qu est-ce que ça change? Bon, on y va?» Il saisit son bras, elle chancelle, il la rattrape. Elle marche comme si elle faisait du ski de fond. Ce qui n est pas évident dans les escaliers. Elle est grise. Ses yeux sont quasi fermés. Ses oreilles sont quasi bouchées. Elle ne pèse pas lourd dans ses bras. «Ça va? Je ne suis pas en porcelaine. Tu as fait quoi ce matin? Rien d extraordinaire. Que veux-tu que je fasse? Je suis seule. Tu verras quand tu y seras. On ne peut pas comprendre avant. Mais ton tour viendra. Personne à qui parler. Personne. 18 Je te rappelle que j habite à trois kilomètres. Que nous nous voyons toutes les semaines. Je ne comprends pas ce que tu dis. QUE NOUS NOUS VOYONS TOUTES LES SEMAINES. Mais tu as ta femme, tes enfants, ta vie. Tu as d autres choses à faire. Tu n es pas disponible.» Il claque la porte, cherche les clefs, ne les trouve pas. «Où sont les clefs, maman? À leur place. Non, j ai regardé, elles n y sont pas. Alors elles se sont envolées. Des clefs ne s envolent pas! Et pourquoi pas?» Énervé, il la plante là, monte les escaliers, va dans la cuisine, le salon, la chambre, redescend, trouve les clefs sur la porte. «Elles étaient sur la porte, tu ne pouvais pas me le dire! Je te l ai dit, tu ne m écoutes pas. Tu ne m as rien dit! Évidemment, c est toujours de ma faute! Depuis toujours, c est toujours de ma faute! Ah! Ne recommence pas! C est toi qui me critiques! Et il faut que je sois contente qu on vienne me chercher et me trimballer comme un vieux meuble. Quelle misère! Et ta femme qui va regarder si je mange correctement, si je n en mets pas partout. Prête à me faire enfermer dès les premiers signes de gâtisme Arrête de parler comme ça de Françoise! Elle est gentille! 19 Gentille?!! Comme tu es naïf, mon pauvre Paul! Arrête ou je te sors de la voiture! Tu n en es pas capable.» La Peugeot 305 noir brillant astiquée du matin remonte le chemin de terre. Le ciel est bleu comme s il était pur. Les oiseaux chantent. C est un matin d avril. Il demande à sa mère de mettre sa ceinture. Elle ne bouge pas d un pouce. Concentré, il se penche, tend le bras, elle le regarde d un regard de poisson mort. Clac! Elle est en sécurité. Un silence épais s installe dans l habitacle. Depuis quelque temps, il se sent mal à l aise avec elle. La route est déserte. La lumière brûle. Il la regarde à la dérobée. Elle a mis sa tenue de sortie. Une jupe longue, un pull qui la cache, un foulard qui couvre ses épaules. La tête, décharnée, émerge. Il la regarde et se dit que c est sa mère. Il a du mal à le croire. La voiture glisse sur l asphalte. C est un bruit très doux. Elle s est tassée sur ellemême. On dirait un bloc tendu silencieux hostile. Il met la radio. Une voiture les dépasse en klaxonnant. Elle sursaute. Il pose sa main sur son genou pour la rassurer. Elle se tourne alors vers lui, radieuse : «Je savais bien qu un jour tu m emmènerais à Lourdes!» 3 Le téléphone sonne et elle ne l entend pas. Elle est dans sa cuisine. Le soleil illumine la ville, le quartier, la rue Pérolière, l immeuble, l étage et la pièce où elle offi cie. C est une journée bleue qui commence. Elle a fait chauffer de l eau dans laquelle elle va mettre un peu de café. C est son en-cas du matin. Avec du pain dur qu elle trempouille dans son bol. Ça n a pas vraiment de goût. Mais elle en a plus qu assez de cuisiner. Elle l a fait toute sa vie, pour son mari et son fi ls, puis pour son mari qui avait toujours besoin d une entrée un plat un fromage un dessert. Manger lui sort par les yeux. L eau frémit sur la plaque électrique. Elle saisit la casserole. Sa main tremble comme une feuille est secouée par le vent d automne. Elle entend soudain le téléphone, fait tomber la casserole et se précipite. Un jour elle va se casser la fi gure, c est sûr. En attendant elle saisit le combiné et appuie sur tous les boutons en même temps. Le téléphone se tait, vaincu. Pensive, elle le regarde longuement. C est son fi ls qui le lui a changé. Il paraît qu il est pratique, fait exprès pour les personnes âgées. Elle prend l engin et retourne à 21 la cuisine. Tout est renversé, tout est à recommencer. Le téléphone sonne. Miracle, elle l entend et appuie sur le bon bouton. «Allô! Allô, Lucette?! Oui? C est bien Lucette? Oui, et vous? C est Maguy! Vous ne me reconnaissez pas? Si si, Maguy Maguy, la sœur de Mauricette! Oui, oui, dit-elle sans savoir et en s asseyant. Je vous appelle pour vous donner des nouvelles de Virginie. Virginie qui a un cancer au sein? Oui, ils viennent de lui en trouver un autre au poumon. La pauvre. Ça, les cancers aujourd hui Tout le monde en a Et même maintenant tout le monde en a plusieurs! Vous vous souvenez du pauvre Clovis? Le boulanger? Celui qui est mort? Oui. Eh bien lui, il en avait cinq! À l œsophage, à l estomac, au foie, au poumon, au cerveau! Une horreur! Mon Dieu! Et ce qu il a souffert, je ne vous dis pas! La morphine ne faisait même plus d effet. Le pauvre. Sa femme n en pouvait plus. Avec les hôpitaux 22 DU MÊME AUTEUR Aux Éditions Joëlle Losfeld TROIS GRAINS DE BEAUTÉ, 2004 MORIBONDES, 2005 FOL ACCÈS DE GAÎTÉ, 2006 LES AMANTS DE BORINGE, 2007 LES VIEILLES, 2010 (Folio n 5320) Chez d autres éditeurs VERTIGE, Quai Voltaire, 1992 MERCREDI, Phébus, 2000 FRÈRES, Le Castor Astral, 2002 Les vieilles Pascale Gautier Cette édition électronique du livre Les vieilles de Pascale Gautier a été réalisée le 09 novembre 2012 par les Éditions Gallimard. Elle repose sur l édition papier du même ouvrage (ISBN : Numéro d édition : ). Code Sodis : N ISBN : Numéro d édition :
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