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: lire les TitleL'apologue du noyer de la terrasse autobiographique selon Roussseau (I Author(s) SAMPIERI, Jean-Christophe Citation 仏文研究 (2006), S: Issue Date URL https://doi.org/ /138078
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: lire les TitleL'apologue du noyer de la terrasse autobiographique selon Roussseau (I Author(s) SAMPIERI, Jean-Christophe Citation 仏文研究 (2006), S: Issue Date URL https://doi.org/ / Right Type Departmental Bulletin Paper Textversion publisher Kyoto University lire les Confessions comme fiction? L'apologue du «noyer de la terrasse» ou le gai savoir autobiographique selon Roussseau Jean-Christophe SAMPIERI (Université de Paris III) À la question, si souvent posée, de savoir si La Recherche du temps perdu remplit ou non les critères d'un roman autobiographique, Jo Yoshida suggérait d'en substituer une autre, propre à en renverser plus fertilement les termes: par quels procédés Proust transforme-t-illa réalité en fiction romanesque, et à quelle fini? A partir de quoi il nous invitait à penser autrement la psychologie génétique de l'écrivain. Cette lecture peut-elle être reconduite de la Recherche proustienne aux Confessions rousseauistes, voire en enrichir la vision? S'agissant d'autobiographie, voilà qui nous place d'emblée face à un problème méthodologique qu'il est à peine besoin d'expliciter. Si le genre autobiographique a pu se constituer sur le modèle du genre romanesque, c'est par rejet de sa dimension fictionnelle 2 Non bien sûr que l'autobiographie se prétende pure de toute fiction, mais celle-ci ne saurait a priori s'y inscrire que comme détour, biais, «supplément», au prix d'un léger accroc au pacte autobiographique. Qui n'a en mémoire les célèbres lignes du manuscrit de Neuchâtel? «C'est ici de mon portrait qu'il s'agit et non pas d'un livre. Je vais travailler pour ainsi dire dans la chambre obscure ; il n'y faut point d'autre art que de suivre exactement les traits que je vois marqués. Je prends donc mon parti sur le style comme sur les choses. Je ne m'attacherai point à le rendre uniforme; j'aurai toujours celui qui me viendra, j'en changerai selon mon humeur sans scrupule, je dirai chaque chose comme je la sens, comme je la vois, sans recherche, sans gêne, sans 71 m'embarrasser de la bigarrure 3.» Si la «bigarrure», le disparate et plus généralement le refus de l'art et de la composition sont ainsi en général perçus comme le signe même du pacte autobiographique, lire l'autobiographie comme fiction reviendrait dès lors à restituer une cohérence cachée ; cohérence induite soit par la prégnance de modèles culturels ou narratifs sous-jacents, soit par la visée rhétorique et apologétique du texte, soit encore par le projet plus ou moins avoué par l'auteur de se forger un mythe personnel à la Chateaubriand ; mais cohérence toujours quelque peu suspecte dans la mesure où elle reviendrait d'une manière ou d'une autre à biaiser ou altérer la pureté de la visée autobiographique 4 À moins que, chez Rousseau comme chez Proust, la fictionnalisation du réel n'ait relevé d'un autre projet, engageant une autre forme de cohérence, et donc de lecture : si les Confessions sont à lire comme un texte apologétique, ce serait moins en l'occurrence au sens où Rousseau y prononcerait son apologie que dans la mesure où, prenant sa propre idiosyncrasie comme pré-texte, il convierait lui aussi le lecteur à une plus ample recherche, au fil d'un récit conçu non tout à fait à la façon de Proust comme une succession de révélations ou d'épiphanies, mais du moins comme une série de petits apologues ou de paraboles, offerts comme tels à son déchiffrement. Manière de relire Rousseau avec Proust, mais aussi et surtout avec et en hommage à Jo Yoshida, tel est le petit exercice auquel nous voudrions nous livrer à propos d'un épisode bien connu du Premier Livre des Confessions: celui du «noyer de la terrasse». Audelà de son apparente limpidité, nous montrerons que l'épisode peut aussi se lire en soi et pour soi comme une petite fable philosophique invitant le lecteur à une réflexion sur le mal mais ouvrant surtout, au-delà, à un savoir peut-être emblématique du gai savoir autobiographique selon Rousseau. 1. Travaux de Romains ou histoire d'une terrasse qui n'avait point d'ombre: le manque à l'origine et la geste réparatrice de l'homme À la nuit qui envahit peu à peu la Seconde Partie des Confessions, il est d'usage d'opposer la lumière toute aurorale qui nimbe la Première Partie, à l'image d'un monde d'avant la faute : «Comment serais-je devenu méchant, 72 quand je n'avais sous les yeux que des exemples de douceur, et autour de moi que les meilleures gens du monde? Mon père, ma tante, ma mie, mes parents, nos amis, nos voisins, tout ce qui m'environnait ne m'obéissait pas à la vérité, mais m'aimait, et moi je les aimais de même 5» Lumière cependant éphémère et qui ne sera bientôt plus qu'intermittente, tant les orages s'amoncellent précocement sur le petit roman familial : orages qui, après avoir frappé le père, forcé de s'expatrier à la suite d'un duel, la mère morte en couches 6, le frère, si maltraité qu'il finira par fuir et disparaître en Allemagne, ne tarderont pas à s'abattre sur Jean-Jacques avec une prédilection et un crescendo presque comique. Première expérience de la «punition des enfants\ , à lui révélée par la belle Mlle Lambercier ; punition administrée d'une moins douce main ( elle fut terrible 8») à cause d'un peigne que lui, Jean-Jacques, n'avait pas cassé; pugilats enfantins dont la joyeuse vitalité ne libère pas moins une cruauté toute perverse, noyant dans la même cuisante douleur victime et justicier ( je battis ; je fus battu 9») ; jusqu'à la mise en apprentissage chez le bien nommé graveur Ducommun qui se chargera de graver, intus et in cute dans la chair du novice, jusqu'à satiété, jusqu'à l'anesthésie, cette dure leçon de la vie comme école de la douleur et du mal. Une invitation à rendre mal pour mal? L'option n'est pas sans être envisagée: «Qu'en arrivera-t-il enfin? Je serai battu. Soit: je suis fait pour l'être lo» Amer comique, donc, qui se dégage de ce Premier Livre, au point de lui donner l'allure saccadée d'un vrai petit théâtre de la cruauté, pas si loin, somme toute, des célèbres martyrologues de Proust. Cependant, si on songe, en amont, au parallèle augustinien, celle banalité du mal n'est peut-être pas pour rien dans le rythme si ostensiblement désinvolte et erratique de ce Premier Livre. Là où les Confessions augustiniennes témoignaient en effet ne serait-ce que par leur puissante charpente - même si cette vérité ne sera révélée qu'après coup - d'un temps spontanément orienté vers une Fin, reflet d'un monde tenu en clef de voûte par Dieu, force est de constater que Les Confessions rousseauistes offrent plutôt le spectacle kaléidoscopique d'un temps le plus trivialement livré au non-sens et à l'injustice des hommes, et ce dans une étrange indifférence de Dieu. Un monde donné à voir comme il va, c'est-à-dire à vau-l'eau, à l'image de ce livre dont l'auteur affirme, on l'a vu, qu'il n'est pas un livre et qui, jusque dans ses pages les plus gaies et ses plus lumineuses éclaircies, se présente de fait sous l'aspect bariolé 73 d'un habit d'arlequin. Avec cet avantage que, loin de la rigoureuse architecture qui présidait jusqu'ici aux œuvres de Rousseau et de l'attention soutenue qu'elles réclament, voilà cette fois un texte qui semble pouvoir se parcourir avec la même liberté qu'on pioche dans un album de souvenirs, l'auteur n'exigeant semble-t-il du lecteur d'autre implication que cette attention flottante qu'on prête aux recueils de fables. Ainsi à propos du séjour à Bossey: «Que n'osé-je lui raconter de même toutes les petites anecdotes de cet heureux âge, qui me font encore tressaillir d'aise quand je me les rappelle! Cinq ou six surtout... Composons. Je vous fais grâce des cinq; mais j'en veux une, une seule pourvu qu'on me la laisse conter le plus longuement qu'il me sera possible pour prolonger mon plaisir ll.» Un texte qui, tel un recueil de fables, prétend n'avoir d'autre but que de plaire. Plaire et éventuellement instruire? Sur le modèle de la fable ou bien de la tragédie? «6 vous, lecteurs curieux de la grande histoire du noyer de la terrasse, écoutez-en l'horrible tragédie, et vous abstenez de frémir si vous pouvez 12» Et si tel était le mode de lecture précisément requis par le texte? Face à cette banalité du mal, tout se passe en effet comme si, plutôt que de céder derechef à la tentation de l'imprécation (les Discours) ou de la métaphysique (la Profession de foi du Vicaire Savoyard), l'autobiographe cherchait à frayer une voie nouvelle: celle, réaliste et burlesque du récit d'enfance qui, en représentant le mal sous les traits de ses acteurs les plus quotidiens - nous-mêmes - ne nous invite pourtant pas à abdiquer de notre raison mais encourage au contraire à chercher en nous le sens de ce non-sens, au fil d'un texte qui pourrait bien se tisser comme une suite articulée de petits apologues (histoire de la fessée, du peigne cassé, du noyer de la terrasse, des pommes de la dépense... ), superposant plusieurs niveaux de sens et débouchant : sur quelle révélation ultime? À défaut de pouvoir parcourir l'ensemble du polyptyque, nous en examinerons du moins l'épisode central : précisément celui du «noyer de la terrasse». S'il relève à première vue du même trompe-l'œil herméneutique que les précédents - au sens où aucune opacité, nul double sens, ne paraît à première vue troubler la limpidité de cette courte scène où le narrateur cède en apparence au pur plaisir de se raconter - on verra que, sous couvert d'en rire, l'épisode ne nous confronte pas moins à la question du mal et de son origine : une origine qui ne serait pas cette fois à chercher dans quelque mystère de la loi qui fait le péché (car ne serait-ce pas après tout un 74 sens possible de l'histoire de la fessée?) ni dans quelque fêlure originelle de l'être (l'énigme du peigne cassé?), mais plutôt dans une certaine pente propre à l'homme dont nous verrons qu'elle tient à sa passion excessives pour les signes. Mais trêve de préambule, transportons-nous sur les lieux de la scène. Située comme les deux précédentes à Bossey, au temps où Jean-Jacques et son cousin sont encore pensionnaires du pasteur Lambercier, cette «horrible tragédie» à moins qu'il ne s'agisse d'une micro-épopée - commence fort banalement par l'histoire d'une terrasse qui «n'avait point d'ombre» : Pour lui en donner, M. Lambercier y fit planter un noyer. La plantation de cet arbre se fit avec solennité : les deux pensionnaires en furent les parrains ; et, tandis qu'on comblait le creux, nous tenions l'arbre chacun d'une main avec des chants de triomphe. On fit pour l'arroser une espèce de bassin tout autour du pied l3. On sait l'allure explicitement généalogique que Rousseau a donnée à ses Confessions, invitant le lecteur à en user comme d'un témoignage à partir duquel il pourra remonter aux sources de ses tribulations et de la bizarrerie de son destin. Plus que jamais dans cette scène, où il est question d'arbre, d'arborescence, d'écoulement, le lecteur ne pourra donc manquer de prêter une attention particulière à la question de l'origine. Une origine dont il n'est d'ailleurs pas indifférent de noter qu'elle s'inscrit à première vue comme vide à combler, manque ou défaut à rémunérer ( terrasse qui n'avait point d'ombre...» ; «combl(er) le creux»). Par ces échos discrets, Rousseau voudrait-il donner à entendre que l'épisode est bien à lire comme une suite du précédent: l'affaire de ce peigne «dont un côté des dents était cassé»? Or, justement, il semble que ce ne soit pas dans un tel manque - au sens d'une imperfection inscrite dans la nature même - mais plutôt dans un dérèglement inscrit dans notre économie des signes que Rousseau nous invite à situer le nœud de toute cette intrigue : «La plantation de cet arbre se fit avec solennité» ; «les deux pensionnaires en furent les parrains» ; «tandis qu'on comblait le creux, nous tenions l'arbre chacun d'une main avec des chants de triomphe». Une inflation du signe qui commence par un décalage, voire une disproportion entre la chose et sa représentation. Certes, si «la plantation de cet arbre» n'est pas sans signification pour M. 75 Lambercier, Cà preuve le petit cérémonial dont il l'entoure), cette dérive semble de sa part éminemment contrôlée, voire par avance doublement jugulée : d'une part par la butée objective et objectale de l'entreprise, qui est de «donner de l'ombre» à une terrasse qui n'en «avait point» ; et surtout par la pompe même qu'il prête à son petit cérémonial : exagération en forme d'autodérision qui, en tant qu'elle appelle le déchiffrement ironique, ne devrait théoriquement permettre nulle confusion entre le jeu et la réalité. Or si cette tonalité ironique n'échappe évidemment pas au narrateur qui nous la répercute, elle n'est visiblement pas entendue de cette oreille par les deux cousins qui, promus «parrains» de l'entreprise et se prenant réellement au jeu, vont se trouver aussitôt entraînés, faute de pratiquer cette dérivation du sens, dans une véritable dérive mimétique des signifiants: Chaque jour, ardents spectateurs de cet arrosement, nous nous confirmions, mon cousin et moi, dans l'idée très naturelle qu'il était plus beau de planter un arbre sur la terrasse qu'un drapeau sur la brèche, et nous résolûmes de nous procurer cette gloire sans la partager avec qui que ce fût l4 Cette passion qui s'empare des deux cousins, le texte ne la désigne-t-il pas en effet comme une passion du signifiant pour le signifiant? Visiblement, tous deux sont en effet plus saisis par le mot C~~ planter un arbre») que par la chose : un signifiant qui, à leurs yeux, semble moins tirer son éclat d'un signifié particulier que de sa connexion à d'autres signifiants, au fil d'une chaîne virtuellement infinie, comme l'indique cette association pour le moins incongrue entre l' «arbre sur la terrasse» et le ~~ drapeau sur la brèche»15. De fait, à en juger par tous les jeux de miroirs dont Rousseau a émaillé son texte, il semble bien que ce soit sur ce chatoiement de la mimesis - à l'image de l'eau jaillie de cet «arrosement»? - qu'il veuille désormais attirer notre attention comme sur la véritable source, sinon du mal, du moins de l'étrange fièvre qui va définitivement enflammer les cousins : deux cousins, qui, une fois promus «parrains» par leur propre parrain, s'en vont prendre le mot pour la chose au point de transposer dans la réalité cette parodie de rivalité phallique. Dans ce petit drame de la spécularité, l'intrigue ne se nouera cependant définitivement qu'à partir du moment où, par un dédoublement proprement narratif, ceux-ci vont 76 définitivement se laisser emporter dans le courant de la mimesis, en décidant de planter à leur tour non pas un noyer mais un saule... Qu'importe si le «saule» en question n'est pour l'instant qu'une médiocre «bouture», n'est-ce pas le vrai moyen de faire fantasmatiquement et à terme «de l'ombre» non plus à la terrasse mais au (noyer du) père? Pour cela nous allâmes couper une bouture d'un jeune saule, et nous la plantâmes sur la terrasse, à huit ou dix pieds de l'auguste noyer. Nous n'oubliâmes pas de faire aussi un creux autour de notre arbre: la difficulté était d'avoir de quoi le remplir; car l'eau venait d'assez loin, et on ne nous laissait pas courir pour en aller prendre. Cependant il en fallait absolument pour notre saule. Nous employâmes toutes sortes de ruses pour lui en fournir durant quelques jours, et cela nous réussit si bien, que nous le vîmes bourgeonner et pousser de petites feuilles dont nous mesurions l'accroissement d'heure en heure, persuadés, quoiqu'il ne fût pas à un pied de terre, qu'il ne tarderait pas à nous ombrager 16 «Nous n'oubliâmes pas de faire un creux autour de notre arbre: la difficulté était d'avoir de quoi le remplir...» Le signe de la virilité serait-il de parvenir à combler la brèche de l'origine aussi parfaitement que les adultes? Dans cette surenchère mimétique, c'est un retour de la réalité qui - sous forme d'une surveillance accrue des deux enfants par leurs «tuteurs» - va soudain cristalliser l'intrigue en transformant ce qui n'était encore que dérive en véritable déluge: «Tout entier occupés par (leur) arbre», devenus «incapables de toute autre application» et par conséquent «tenus de plus court qu'auparavant», les deux cousins se voient en effet dans l'incapacité d'arroser leur saule : «Nous vîmes l'instant fatal où l'eau nous allait manquer, et nous nous désolions dans l'attente de voir notre arbre périr de sécheresse 17» Qu'à cela ne tienne! Simple péripétie qui va leur inspirer cette ruse ulysséenne dont Rousseau fait le véritable cœur de son récit: Enfin la nécessité, mère de l'industrie, nous suggéra une invention pour garantir l'arbre et nous d'une mort certaine : ce fut de faire par-dessous terre une rigole qui conduisît secrètement au saule une partie de l'eau dont on arrosait le noyer. Cette entreprise, exécutée avec ardeur, ne réussit pourtant pas d'abord. Nous avions si mal 77 pris la pente, que l'eau ne coulait point; la terre s'éboulait et bouchait la rigole; l'entrée se remplissait d'ordures; tout allait de travers. Rien ne nous rebuta: omnia vincit labor improbus. Nous creusâmes davantage la terre et notre bassin, pour donner à l'eau son écoulement; nous coupâmes des fonds de boîtes en petites planches étroites, dont les unes mises de plat à la file, et d'autres posées en angle des deux côtés sur celles-là, nous firent un canal triangulaire pour notre conduit. Nous plantâmes à l'entrée de petits bouts de bois minces et à claire-voie, qui, faisant une espèce de grillage ou de crapaudine, retenaient le limon et les pierres sans boucher le passage à l'eau. Nous recouvrîmes soigneusement notre ouvrage de terre bien foulée; et le jour où tout fut fait, nous attendîmes dans des transes d'espérance et de crainte l'heure de l'arrosement. Après des siècles d'attente, cette heure vint enfin; M. Lambercier vint aussi à son ordinaire assister à l'opération, durant laquelle nous nous tenions tous deux derrière lui pour cacher notre arbre, auquel très heureusement il tournait le dos1 8 En termes d'énonciation, le dispositif paraît extrêmement simple. Entièrement désembrayé, le récit relève uniformément de l'histoire, le narrateur s'effaçant devant des faits qui semblent «se raconter eux-mêmes 19». Autonomie feinte, estil besoin de le dire, et qui ne doit pas nous leurrer sur la virtuosité d'un narrateur démiurge sans cesse présent à l'horizon de son récit. Et pour cause : si le tour de force de Jean-Jacques a été de «construire un aqueduc à dix ans», celui du narrateur n'est-il pas de transformer ce souvenir d'enfance en morceau de bravoure, par une narration suffisamment calculée pour lui insuffler le rythme antique de l'épopée 20? Visiblement, ce souffle épique tient d'abord à la dramatisation d'un récit procédant par contrastes et oppositions sémantiques. Aux puissances élémentaires de la nature, désignées comme forces d'inertie, de dispersion ou de dévastation ( l'eau ne coulait point ; la terre s'éboulait et bouchait la rigole, l'entrée se remplissait d'ordures») s'oppose l'activité industrieuse de l'homme en tant qu'elle est créatrice de forme, de sens, de culture: «rien ne nous rebuta: omnia vincit labor improbus». Même opposition au niveau de la mise en relief: là où les forces naturelles sont reléguées à l'arrière-plan du récit, l'action humaine se trouve propulsée au premier plan, celui de l'événement «inouï 21» qui change la face du monde : «nous creusâmes..., nous coupâmes..., nous 78 plantâmes..., nous recouvrîmes...» Dans ce contexte, inutile de souligner le rôle fondateur de l'aoriste, si précieux selon Barthes à la cohérence du monde, telle que le récit précisément la construie 2 Car ce monde livré aux forces dévastatrices de la nature, de quoi s'agit-il, sinon que de le rendre habitable en l'ordonnant à une logique rationnelle et «signifiante» - bref à une cohérence narrative 23? Parmi ces procédés d'amplification épique par lesquels l'écriture paraît vouloir mimer la construction du «conduit», on notera enfin la structure hypo
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