Esquisse d une histoire naturelle et politique de la population mondiale ( )

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UIESP, Congrès de Salvador de Bahia, août 2001 Séance S 35, «La démographie et la politique» Organisateur : Ahmed BAHRI Esquisse d une histoire naturelle et politique de la population mondiale ( )
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UIESP, Congrès de Salvador de Bahia, août 2001 Séance S 35, «La démographie et la politique» Organisateur : Ahmed BAHRI Esquisse d une histoire naturelle et politique de la population mondiale ( ) Jacques Véron Ined, Paris, France Au cours des cinquante dernières années, les spéculations sur l avenir de la population mondiale ont été fort nombreuses. Certains scénarios furent catastrophes, d autres se voulurent rassurants. Le phénomène de croissance démographique rapide, c est à dire à une rythme annuel supérieur à 2%, a toutefois conduit bien des scientifiques (démographes, biologistes, agronomes, etc.) mais aussi des responsables politiques à se prononcer sur les menaces que celle-ci faisait courir à la planète. La stabilisation de la population mondiale étant aujourd hui considérée comme possible ou probable selon les cas, d autres thèmes se mettent à occuper le devant de la scène. Il s agit bien sûr du vieillissement des populations mais aussi des migrations internationales. Notre propos, dans cette communication, est de jeter les bases d une histoire de l avenir de la population mondiale comme révélatrice de cette intrication entre considérations scientifiques et politiques révélatrice de bien des prises de position des cinquante dernières années. Cette histoire que nous entendons esquisser est, dans la perspective de travaux antérieurs (Hodgson 1983 ; Véron, 1993) une histoire simultanément naturelle et politique. L histoire naturelle de la population mondiale peut s entendre dans une perspective biologique, comme lorsque l on parle de fécondité naturelle (combien les femmes ont-elles d enfants lorsque seule intervient la nature, c est à dire lorsqu il n y a pas l artifice d une pratique contraceptive?). On peut retenir aussi une acception plus large du terme naturel en considérant que relève d une histoire naturelle l évolution effective de la population mondiale. A la nature, nous opposons la politique. Celle-ci désigne une approche normative de l évolution de la population mondiale, approche qui s est traduite par une abondance de discours sur les risques d une forte croissance de la population ou sur les solutions au problème de la croissance rapide (ceux qui interviennent dans les débats préfèrent parler d «explosion démographique» ou de «surpopulation»). Mais par politique nous entendons aussi toute action délibérée tendant à modifier le cours «naturel» des choses. Il y a par exemple intervention politique lorsque l Inde adopte, en 1951, une politique de limitation des naissances pour stabiliser sa population à un niveau jugé compatible avec les besoins de l économie (Srinivasan, 1995). Bien entendu il n y a pas opposition entre nature et politique mais interaction. Ainsi l évolution naturelle de la population chinoise était jugée préoccupante, puisqu elle risquait de compromettre toutes les possibilités de développement du pays ; les autorités du pays adoptent donc la politique de l enfant unique et la fécondité se met à baisser dans de fortes proportions. L évolution effective de la population chinoise a été en partie dictée par une décision politique. 1 Dans cette communication nous allons revenir sur la façon dont l accélération de la croissance démographique mondiale a nourri, à partir des années 1950, à alimenté aussi bien des discussions techniques sur des scénarios de croissance à moyen ou long terme que des prophéties très sombres, de retour de grandes famines par exemple. Nous aborderons ensuite le thème des migrations internationales, très révélateur aussi de cet enchevêtrement de considérations à prétention scientifiques et de propos exclusivement politiques. Le concept de population mondiale Une histoire de la population mondiale présuppose l existence de celle-ci. La question n est pas de pure rhétorique. Elle se pose en ces termes : la population mondiale est-elle quelque chose d autre que l ensemble des populations du monde? Maurice Halbwachs (1936) considérait qu il y avait une différence entre le tout et la somme des parties, comme on le dirait aujourd hui : «Il nous est aujourd hui possible [ ] de suivre à l aide de données assez étendues, précises et bien critiquées, l accroissement de la population mondiale, par continents et dans son ensemble, au cours d une durée de près de trois siècles. Exercice purement arithmétique? Non, car la population de la terre n est pas la somme obtenue en additionnant les populations de pays sans rapports entre eux ; elle correspond de plus en plus à une réalité». En réaction à des travaux néo-mathusiens sur la surpopulation du monde, Alfred Sauvy (1949) conteste la signification de chiffres globaux pour décrire la situation démographique du monde : «Mais le seul fait d aborder le problème sous cet angle, en citant le total évalué de la population mondiale contient déjà un axiome contestable. [ ] Sans créer une séparation aussi totale, les cloisonnements sont suffisamment établis sur la terre pour permettre de condamner les calculs globaux qui semblent les ignorer». En l absence de gouvernement mondial, poursuit A. Sauvy, il n y a pas de population mondiale mais seulement des populations française, japonaise, etc. Et il suffit de regarder la répartition de la population mondiale pour constater le poids démographique particulier de l Asie, affirme-t-il (figure 1). Parler de la population mondiale c est une façon de nier toutes les formes d inégalités, démographique, économique, etc. Il est vrai que les déclarations portant sur la population mondiale et son avenir privilégient la dimension temporelle du peuplement au détriment de sa dimension spatiale. En combien de temps la population du monde doublera-t-elle ou combien de temps faut-il pour qu elle s accroisse d un nouveau milliard d habitants, se demande-t-on. Or la population mondiale est concentrée dans quelques régions du monde (figure 2). Elle est aussi concentrée dans quelques pays : le tiers de l humanité vit en Chine ou en Inde. Même au sein d un pays particulier la population est inégalement répartie : aux Etats-Unis la population se concentre sur les côtes, est et ouest. Les raisonnements ignorent fréquemment cette inégale répartition géographique de la population mondiale qui a une signification, notamment économique et écologique. L élaboration par les Nations unies, d une manière régulière, de perspectives de la population mondiale donne à cette dernière une certaine «réalité». A chaque révision de leurs perspectives, tous les deux ans, les Nations unies caractérisent la population mondiale par son effectif, son taux de croissance annuel, son accroissement annuel, etc. et fournissent des estimations jusqu à l horizon 2050 et, pour les perspectives à long terme, jusqu en Les estimations sont effectuées pour chaque pays ; une totalisation est ensuite effectuée pour obtenir les valeurs mondiales. En ce sens, la population mondiale n est pas autre chose que l ensemble des populations du monde. L accélération de la baisse de la fécondité, en Chine par exemple, a conduit à revoir les données mondiales. Et comme le rappelait par exemple Rajiv Gandhi en 1989, lors de l ouverture du Congrès de l UIESP de Delhi, l avenir de la population mondiale aussi de ce qui se passe en Inde : «So large is India s share of world population, and so significant is our contribution to world population growth, that it would not be too much of an exaggeration to say that a solution to India s population problem would, in large measure, amount to a solution of the world s population problem». Mais la diffusion régulière de données globales a nourri la dramatisation de la croissance de la population mondiale, conçue comme une entité particulière. 3 4 La dramatisation de la croissance démographique A partir de la décennie 1950, on commence à parler de l avenir de la population mondiale avec inquiétude. L usage des expressions The population bomb et Population explosion, qui datent de se répand. Les hommes politiques s emparent également de ce thème. Le Président Eisenhower 2 affirme ainsi : «As a result of lowered infant mortality, longer lives, and the accelerating conquest of famine there is underway a population explosion so incredibly great that in little more than another generation the population of the world is expected to double». John F. Kennedy, alors sénateur du Massachusetts, déclare en 1957 devant l Economic Club of Chicago, que la pauvreté est liée en premier lieu à la croissance démographique : «There may be more prosperity in the world than ever before but, strange as it may seem, there is also more poverty than at any time in the history of the planet 3. [ ] First among these causes is the recent rapid, overwhelming and utterly unprecedented world population explosion. We are arlready adding more inhabitants to our globe each year than now constitute the entire population of France ; and this still-rising rate threatens to double the world s population before the 20 th Century is out». 4 La menace que constitue l accroissement de la population pour le bien être de l humanité est encore plus clairement exprimée par John D. Rockeller 3 rd : «Today, no problem is more urgently important to the well being of mankind than the limitation of population growth» 5. Sir Julian Huxley 6 (1955) compare quant à lui une croissance démographique qui se maintiendrait au même rythme à un cancer rongeant la planète : «Almost all the underdeveloped countries are now in the stage of explosive expansion. When we recall that rates of expansion of this order (2 to 3 per cent) are at work among more than half of the world s 2.5 billion inhabitants, we cannot but feel alarmed. If nothing is done to control,this increase, mankind will drown in its own flood, or, if you prefer a different methaphore, man will turn into the cancer of the planet. [ ] 1 Cf. P. Ehrlich (1968). 2 Ibid. 3 Les italiques sont de John F. Kennedy. 4 Population Bulletin, Population Reference Bureau, volume XIV, June 1958, number 4. 5 J. D. Rockfeller 3 rd : «Toward the enrichment of life», in Population challenging world crisis, edited by Bernard Berelson, Frère de Aldous Huxley, auteur de Le meilleur des mondes (Brave New World), Julian Huxley était biologiste. Il fut le premier Directeur général de l UNESCO. 5 There are still some optimists who proclaim that the situation will take care of itself, through industrialization and thropugh the opening of new lands to cultivation, or that science will find a way out by improving food-production techniques, tapping the food resources of the oceans, and so on. [ ] Is there no remedy? Of course there is. The remedy is to stop thinking in terms of a race between population and food production and to begin thinking in terms of balance. We need a population policy. [ ] It has taken just one decade from Hiroshima for the world to face up resolutely to the implications of atomic war. Can we hope that it will take no more than a decade from the 1954 World Population Conference in Rome for the world to face up equally resolutely to the implications of world overpopulation?». Au delà de l inquiétude qu ils expriment, Huxley ou Rockfeller militent pour l adoption de politiques de limitation des naissances. C est la fin du paradigme de la transition démographique comme théorie d une autorégulation, comme l a bien montré Denis Hodgson. Dans un ouvrage de 1958 Gaston Bouthoul s exprime sans la moindre nuance sur la croissance de la population mondiale : «l humanité est devenue une espèce animale nouvelle» écrit-il ; «la mutation biologique subie par l espèce humaine dans son ensemble consiste en une accélération de son potentiel numérique». G. Bouthoul parle du «chaos de la surpopulation» ; il évoque «une humanité [risquant] de crouler sous la fécondité». Et dix ans plus tard paraît The Population Bomb 7 de Paul R. Ehrlich stigmatisant au yeux du grand public la croissance de la population mondiale. Le problème peut selon Ehrlich se résumer en trois considérations majeures :.tropdegens,. trop peu de nourriture,. une planète qui meurt. Des famines sont annoncées. P. Ehrlich pronostique des nombres très élevés - des centaines de mille- de morts par manque de nourriture. Il faut, selon Ehrlich, agir dans une extrême urgence pour éviter que la bombe démographique n explose (figure 3). L année suivante paraît l ouvrage de Georg Borgstrom (1969) dans lequel figure une illustration particulièrement révélatrice de la dramatisation de la croissance démographique mondiale (figure 4). Mais le recours au calcul permet de donner un statut ou, du moins, une apparence scientifique aux sombres pronostics. 7 La première édition date de mai Le succès a été tel qu en novembre 1970 l ouvrage en est à sa 22 e réimpression. Une version révisée est publiée en février 1971 trois réimpressions ont lieu cette même année. 6 7 8 L argument du calcul L avenir de la population mondiale peut-il être décrit à partir d une fonction exponentielle ou d une fonction logistique 8? Selon la fonction retenue, les projections divergent à l extrême. Appliqué à l Inde, en 1951, le scénario logistique conduisait à une stabilisation de la population un siècle plus tard autour d un effectif de 700 millions d habitants (Davis, 1951) ; or l Inde compte plus d un milliard d habitants au recensement de Face aux conséquences supposées d une croissance démographique rapide, la réponse politique proposée fut la promotion d une «croissance zéro» immédiate. Jean-Bourgeois- Pichat et Si Ahmed Taleb (1970) ont toutefois montré le caractère illusoire d un tel objectif compte tenu de l inertie démographique. Une autre façon de «faire parler la science», c était de définir une équation mettant en scène, ou en cause, la croissance de la population. W. Vogt (1948, 1950) a par exemple relié la capacité nourricière de la terre, le potentiel biotique et la résistance du milieu (figure 5). De nombreux travaux ont essayé de définir la capacité de charge de la planète, ce qui permettait alors de quantifier une population limite, c est à dire un nombre maximal d habitants sur terre, mais les estimations de celle-ci se sont avérées bien diverses (Demeny, 1988). L équation de l environnement - E = P. C. T où E est l effet sur l environnement, P la population, C le niveau de consommation et T le processus technologique- permet de relier quantitativement un stress écologique à chacune de ses causes (Commoner, 1991). Ainsi, dans le cas de la pollution automobile, mesurée par la production de CO2, l équation s écrit : Pollution automobile = Population (nombre d habitants) x Nombre d automobile par tête x Pollution par automobile La production totale de CO2 liée à l usage de l automobile dépend du nombre d habitants dans un pays (effet population), du nombre de voitures par habitant (effet consommation) et de la production de CO2 par automobile (effet technologie). La croissance démographique et la hausse des niveaux de consommation ont un effet multiplicatif sur les niveaux de pollution. Un des grands défis du développement est, au demeurant, de réduire l ampleur de l effet démographique (P) sans qu il y ait de manière concomitante forte augmentation de l effet consommation (C), compte tenu de la hausse du niveau de vie associée au développement. Il y aurait dans ce cas un dilemme du type «croître ou consommer». Le défi en question est celui d un développement qui soit véritablement durable. Et que peut-on attendre du progrès technique? Est-il porteur avant tout de nouvelles formes de dégradation de l environnement ou apporte-t-il toujours une solution aux problèmes de développement et d environnement? Si les automobiles sont dans l avenir de moins en moins polluantes, les effets population et consommation peuvent être compensés par le jeu de l effet technologie (T dans l équation ci-dessus). De la même façon, les révolutions vertes permettent des accroissements spectaculaires des rendements qui ont permis au Vietnam par exemple de devenir exportateur de riz malgré un très fort accroissement démographique. Mais la question du coût écologique des révolutions 8 On peut considérer d autres fonctions (cf Cohen, 1995). 9 10 vertes se pose aujourd hui, notamment lorsque l on considère l utilisation de l eau ou la consommation d engrais. Bucarest, Rio et Le Caire Trois conférences des Nations unies ont été l occasion de débats particulièrement importants qui ont mis en évidence les véritables enjeux du développement et fait apparaître des préoccupations différentes des pays du Nord et du Sud. La conférence sur la population qui a lieu à Bucarest en 1974 est l occasion, pour les pays du Sud, autour du slogan Development is the best contraceptive, d affirmer avec force que la mise en place de politiques de limitation des naissances ne constitue pas la solution ultime aux problèmes de développement. Il ne suffit pas d accroître l offre contraceptive pour que la fécondité se mette à diminuer. Il convient même d inverser l ordre des facteurs : les couples ne sont incités à modifier leurs comportements que lorsqu ils jouissent d un certain bien être. Des divergences dans les analyses scientifiques- du jeu des causalités conduisent dans un cas à militer pour des politiques de population et dans l autre pour des politiques de développement. S il est déjà fait mention des questions d environnement à Bucarest, c est à la conférence de Rio de 1992 qui les rend centrales en popularisant le concept de développement durable 9. Mais, à Rio, le lien entre l environnement et la population n est guère établi ; les questions démographiques suscitent finalement très peu de débats. On peut alors constater qu un changement de perspective s est opéré :.la référence, auparavant centrale, au monde fini (la terre est limitée alors que la croissance de la population est indéfinie) fait place à une autre, celle d un avenir commun. Le monde est interdépendant et les intérêts bien compris- du Nord et du Sud ne peuvent que converger (Véron, 1995). Mais à Rio s expriment, en marge de la conférence elle-même, des sensibilités environnementales très contrastées : l Appel d Heidelberg lancé lors de la conférence de Rio par des «scientifiques» 10 se veut alors une défense de la science menacée par l idéologie écologiste. Les interrogations exprimées en marge de la conférence de Rio portent aussi sur la signification du terme environnement : doit-il être seulement au service de l homme ou a-t-il une valeur en lui-même? faut-il reconnaître à la nature des droits? etc. La conférence du Caire de 1994 consacre certes un chapitre particulier aux relations entre population, croissance économique soutenue et développement durable mais il semble qu au delà d un accord général sur la nécessité de promouvoir le développement durable, de nombreuses délégations considèrent que leurs priorités sont ailleurs. Pour certaines la santé de la reproduction est le thème majeur du Programme d action du Caire. Pour d autres délégations, il s agit avant tout de stabiliser la population mondiale le plus rapidement possible. Pour d autres encore, les interdépendances entre population, environnement et développement doivent être clairement reconnues et l efficacité de toute action suppose la 9 Tel qu il est défini dans le rapport de la Commission mondiale sur l environnement et le développement de 1987, dit Rapport Brundtland. 10 Les signataires de l Appel se présentent comme incarnant en quelque sorte la vraie science. 11 compréhension et la reconnaissance préalables de nombreuses interactions. Les discussions
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