LES CONTRADICTIONS DE LA COMMUNICATION POLITIQUE

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CNRS, Paris LES CONTRADICTIONS DE LA COMMUNICATION POLITIQUE La politique est inséparable de la communication, et d'ailleurs l'histoire de la démocratie est celle de leurs relations. Le problème, aujourd'hui,
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CNRS, Paris LES CONTRADICTIONS DE LA COMMUNICATION POLITIQUE La politique est inséparable de la communication, et d'ailleurs l'histoire de la démocratie est celle de leurs relations. Le problème, aujourd'hui, est plutôt de mieux cerner la spécificité de la «communication politique», au moment où, avec la radio, la télévision et les sondages, la communication est en pleine expansion. A la limite, toute politique devient communication politique, au sens où la politique est constamment objet de débats et de communications. Il faut donc comprendre ce qui distingue la communication politique de tous les phénomènes de communication, qui entourent aujourd'hui la politique. La communication politique n'est pas la communication publique, qui est celle de l'etat et des institutions à destination de la société. Elle n'est pas non plus la médiatisation de la politique, même si cette médiatisation y joue un rôle important. Elle n'est pas non plus synonyme de marketing politique et ne peut davantage concerner tout échange de discours liés à l'enjeu de pouvoir, ou alors il s'agit d'une définition trop large, sans capacité discriminatoire. J'ai essayé de construire une définition qui distingue au contraire la communication politique de tous les autres phénomènes de communication entourant la politique, et surtout qui rende compte de sa dimension dramatique. C'est-à-dire qui rappelle que dans la communication, il y a toujours mobilisation de ressources différentes, contradictoires, qui s'opposent dans un jeu dynamique, dont l'enjeu est toujours le pouvoir. C'est pourquoi, j'ai donné en 1989 une définition restrictive de la communication politique «l'espace où s'échangent les discours contradictoires des trois acteurs qui ont la légitimité de HERMÈS 17-18, s'exprimer publiquement sur la politique et qui sont les hommes politiques, les journalistes et Γ opinion publique au travers des sondages 1». J'essayais ainsi de montrer l'importance des affrontements discursifs, par opposition à l'idée classique, de la communication politique qui la réduit à une stratégie pour «faire passer un message». La communication politique est ici entendue comme un processus dynamique ouvert, et non comme une technique, un lieu d'affrontement de discours politiques opposés, relayé soit par les journalistes, soit par les hommes politiques, soit par l'opinion par l'intermédiaire des sondages. Avec cette caractéristique de se terminer toujours par la victoire fragile d'un argument sur l'autre. L'intérêt de la communication politique, ainsi entendue, est à la fois de montrer qu'il s'agit d'un lieu d'affrontement de discours, à l'issue incertaine, mais aussi de montrer que cet affrontement se fait à partir de trois discours qui ont légitimité à s'exprimer par la démocratie : l'information, la politique et l'opinion publique. La communication politique, prend donc des formes différentes selon les périodes normales de crise, ou électorale. Mais elle a toujours la double fonction de sélection des thèmes sur lesquels se feront les enjeux et d'élimination de ceux pour lesquels il n'y a plus d'affrontement. La communication politique change donc de sens et de forme dans le temps, mais chacun de ces chapitres, en quelque sorte se termine par une élection, avant l'ouverture ultérieure d'un autre chantier. Je disais : «... la communication politique est un changement politique aussi important dans l'ordre de la politique, que les médias de masse l'ont été dans celui de l'information et les sondages dans celui de l'opinion publique» (op. cit.). J'ai également essayé de montrer qu'il n'y a pas de communication politique sans espace public 2 qui soit distinct de l'espace commun et de l'espace politique. La communication politique est l'intersection la plus petite entre les trois autres espaces symboliques que sont l'espace public, l'espace politique et l'espace communicationnel. Elle est le lieu où se concentrent, et se lisent, les thèmes politiques en débat qui se sont dégagés de l'espace public et de l'espace politique. L'intérêt de cette définition restrictive est de montrer l'enjeu de la communication politique : la sélection des thèmes et des problèmes sur lesquels se règlent les affrontements cognitifs et idéologiques du moment. A la limite, l'histoire de la démocratie est celle de la succession des «cartes» ou des «figures» de la communication politique, qui, au fur et à mesure, ont dominé et structuré la vie démocratique. Sa fonction est d'arriver à sélectionner dans les discours contradictoires du moment, celui ou ceux auxquels les publics adhéreront. Tous les discours publics et politiques n'entrent pas dans la communication politique du moment. Seuls en font partie ceux sur lesquels se structurent les affrontements. Ceci montre l'importance de l'interaction conflictuelle des trois dimensions de la démocratie : l'information, la politique et la communication. Cela montre aussi la place du public dans ce processus au travers de l'opinion publique, et le rôle finalement dominant de la politique par rapport à la communication. En effet, l'enjeu de toute phase de communication politique reste bien la décision et l'action politique. Et non la communication. Par sa fonction d'intégration, de légitimation, et 108 Les contradictions de la communication politique d'exclusion des thèmes considérés comme ne faisant partie des enjeux politiques du moment, la communication politique est le véritable moteur de l'espace public. Elle est d'ailleurs un concept-clef du fonctionnement de la démocratie de masse. Mais, curieusement, elle fait l'objet de peu d'attention, tant la communication politique a été finalement identifiée à tout ce qui concerne soit le marketing, soit la place croissante de la communication dans la politique. On s'est focalisé sur la «fonction d'agenda» qui finalement n'est qu'un cas de figure de la communication politique, celui où les journalistes arrivent plus ou moins à imposer leur hiérarchie des problèmes. Mais cette fonction d'agenda est trop simple, même si elle est séduisante pour comprendre ce jeu complexe d'affrontement et de légitimation du discours. À la limite, il y a autant de fonctions d'agenda qu'il y a de combinaisons entre les principaux acteurs : hommes politiques, journalistes, organismes publics, événements. Le succès du mot est à la mesure de la rationalisation simple qu'il introduit dans un jeu complexe et imprévisible de rapport de force. Par exemple, il ne fait pas apparaître avec suffisamment de netteté ce qui distingue les situations normales de crise ou d'élections. Dans le sens que je lui donne, la communication politique est le moyen de passer des approches sectorielles de la politique qui parlent soit des médias, soit des sondages, soit des discours politiques, au profit d'une approche qui essaie de comprendre l'interaction entre les trois. La communication politique devient d'ailleurs un concept plus important pour la démocratie de masse que pour la démocratie élitiste d'hier. En effet, la communication politique d'hier concernait une élite ; aujourd'hui, avec le suffrage universel, elle est à grande échelle. Et ce sont justement les modalités d'articulation des trois dimensions constitutives de la politique, à cette grande échelle, qui donnent toute son importance à la communication politique. Mais au lieu de s'intéresser aux modalités & interaction entre ces trois logiques, la plupart des analystes privilégient soit les discours, soit les élections, soit les sondages, soit les médias, et rarement le résultat de leur interaction. En réalité, la communication politique est un équilibre instable entre des logiques contradictoires. Equilibre instable, mais qui donne sens aux affrontements de la démocratie de masse. Dans ce texte, je souhaite étudier les contradictions de la communication politique, telles qu'elles existent dans les démocraties de l'europe de l'ouest où nous avons peut-être développé avec le plus de netteté ces trois directions contradictoires, équivalentes du point de vue de la légitimité : l'information, la politique et la communication. Quelles sont les contradictions qui menacent cet équilibre fragile et instable? Elles résultent de la rupture de cet équilibre entre ces trois logiques. Pour le dire d'un mot, à la mode dans la recherche sur la communication, la communication politique est l'objet d'un affrontement en son sein pour «la maîtrise de la fonction d'agenda». Mais il s'agit là d'une fonction d'agenda un peu complexe, à deux niveaux. Le premier niveau est celui du rapport de force entre ces trois discours, chacun essayant d'imposer sa représentation de la situation politique aux deux autres, afin d'avoir une maîtrise partielle et 109 toujours fragile de l'agenda de la communication politique. Et le deuxième niveau est celui du lien entre la communication officielle, celle qui se voit, avec l'état réel des débats dans la société. Le pire survient quand un «découplage» intervient entre la communication politique et les contradictions et les problèmes qui traversent la société. La communication politique est donc l'enjeu d'une lutte pour la maîtrise de l'agenda à deux niveaux : au niveau interne de la communication politique entre les discours ; au niveau externe entre la communication politique et le reste de la société. Les dix contradictions examinées ici, illustrent les deux fonctions d'agenda de la communication politique, et la fragilité de cet espace symbolique traversé de conflits. La communication politique n'arrive pas à gérer ces deux niveaux, c'est son statut même comme lieu de représentation, de symbolisation, et de lecture des enjeux politiques du moment qui est en cause. C'est finalement une des pièces essentielles, avec le principe de souveraineté et d'élection, du modèle démocratique. 1. L'absorption de la société civile par l'espace public Si la société civile est historiquement antérieure à la naissance de l'espace public, et conditionne d'un point de vue théorique son apparition, le risque est aujourd'hui la fin de cette séparation. Pour Dominique Colas 3, «la société civile désigne la vie sociale, organisée selon sa propre logique, notamment associative, qui assurerait la dynamique économique, culturelle et politique». Pour François Rangeon, «Avant d'être une conception, une idée, la société civile évoque d'abord un ensemble de valeurs positives. L'autonomie, la responsabilité, la prise en charge par les individus eux-mêmes de leurs propres problèmes. Par sa dimension collective, la société civile semble échapper aux dangers de l'individualisme et inciter à la solidarité. Par sa dimension civile, elle évoque l'émancipation de la tutelle étatique, mais aussi des valeurs plus affectives, telles que l'intimité, la familiarité... On s'explique ainsi la réactivation récente du couple société civile-etat 4». Autrement dit, la société civile est un des processus dominants de représentation de la société sur ellemême. Cette représentation s'étend, au fur et à mesure du processus de laïcisation et de la fin de la réparation des ordres temporels et spirituels. L'emprise de la politique sur cette société civile contribue à rendre celle-ci encore plus visible et plus présente. Quant à l'espace public, son extension est liée à la démocratisation. Il traduit le phénomène de politisation de la plus grande partie des questions de société, au sens où en démocratie presque toutes les questions sont l'objet d'affrontements et de négociations. «L'espace public est l'espace symbolique où s'opposent, et se répondent, les discours pour la plupart contradictoires, tenus par les différents acteurs politiques, sociaux, religieux, culturels, intellectuels, composant une 110 Les contradictions de la communication politique société» (Wolton, 1990). C'est une zone intermédiaire qui s'est constituée au moment des Lumières Kant est le premier à en parler entre la société civile et l'etat. Elle est donc liée au double phénomène de laïcisation et de rationalisation de la société. La conséquence de cette extension de l'espace public? C'est la diminution du rôle de la société civile. Mais simultanément l'extension de l'espace public aboutit à étendre l'espace politique, et donc la politique. Le risque est alors la surdimension de la communication politique, avec une sorte de superposition des différents espaces : communication politique, espace politique, espace public, société civile. «Tout devient politique», comme on dit. Alors même que le schéma démocratique suppose au contraire une autonomie des instances, une distinction entre public et privé, une séparation entre la politique et le reste. On peut même dire, comme l'a rappelé Jean-Michel Besnier, que «la séparation» est le symbole de la démocratie, par rapport à toutes les autres formes de régime politique non démocratiques qui valorisent l'unité. La séparation, c'est la reconnaissance du principe fondamental du droit à l'opposition, la reconnaissance du fait que la légitimité n'est pas acquise pour toujours. L'effet pervers de la démocratisation, en socialisant tous les aspects de la réalité sociale, en les faisant rentrer dans l'espace public, puis en les politisant, est de réduire cette séparation entre les espaces. Séparation qui a une importance théorique certaine puisqu'elle évite la confusion des références et explique le rôle de la communication politique. Celle-ci en effet est le processus par lequel, dans une durée de temps précise, se distinguent parmi de nombreux sujets potentiels les thèmes autour desquels se fait l'affrontement politique. Si tout est politique, il n'y a plus de communication politique puisque tout est communication politique! Autrement dit, l'enjeu ici est de préserver une limite «au-delà de laquelle la logique politique» ne doit pas s'étendre. S'il n'y a plus cette frontière entre les espaces civil, public et politique, il n'y a plus ce processus dynamique permanent de la communication politique visant à discriminer ce qui, à un moment donné, constituera l'enjeu politique du moment. Il n'y a plus alors de fonctionnement démocratique. 2. La confusion espace public-espace politique, la fin de la frontière vie publique-vie privée L'existence de la communication politique suppose donc la distinction entre public et privé, c'est-à-dire entre ce qui, à un moment, fait l'objet de discours publics, et au sein d'entre eux ceux qui peuvent faire l'objet d'un affrontement politique. Ceci par opposition à ce qui reste dans un ordre du privé, à une échelle interpersonnelle, ou de petits groupes, et qui en tout cas n'est pas destiné à être débattu sur la place publique. Sur trente ans de vie politique, on voit bien par exemple, que les thèmes du chômage, de la ville, de l'éducation, de la sécurité, de la formation professionnelle, de l'autonomie régionale, du statut des femmes, de l'immigration, de 111 l'aménagement de la ville, des relations internationales, de la décolonisation... n'ont pas eu la même place dans l'espace public, et a fortiori dans la communication politique. Certains thèmes concernant l'individu, les mœurs, la reproduction, sont même «sortis» de la sphère privée pour devenir «publics». En revanche, d'autres thèmes comme celui, hier très important, des anciens combattants ou de la décolonisation, ont quitté la sphère publique, faute d'objet. D'autres thèmes, comme par exemple celui lié au statut des commerçants ont suivi le même chemin, alors que d'autres discours liés au secteur tertiaire et à l'informatisation par exemple, qui auparavant ne faisait «pas de problèmes», entrent progressivement, dans la sphère politique du fait de leur poids social et de mutation technique. Ces quelques exemples prouvent que la communication politique comme forme temporaire des affrontements change dans le temps. C'est cette succession de formes différentes qui à chaque fois structure et donne sens aux enjeux de la politique, cœur de la vie démocratique. Autrement dit, il y a trois niveaux : privé/public; société civile/espace public; espace public/ espace politique. La communication politique suppose ces trois distinctions. La politisation, ou tout au moins la publicisation de la sphère privée, réduit cette séparation entre les trois niveaux. Ce faisant, elle altère aussi la spécificité de la communication politique comme articulation temporaire des trois discours et des trois logiques. Exemple? Aujourd'hui, tous les problèmes, y compris les plus privés, on aurait dit hier les plus «moraux», comme la sexualité, les mœurs, la reproduction, la morale, sont dans le domaine public, et objet d'affrontement politique. Ils sont même l'objet de législations et entrent ainsi directement dans la sphère de la communication politique. Les problèmes du sida, ont également favorisé le passage du privé au public et au politique. Le lien entre sphère privée, espace public, espace politique et communication politique, n'a donc jamais été aussi direct qu'aujourd'hui. Plus les espaces et les logiques de nature différente communiquent, plus il est difficile de spécifier le rôle et l'enjeu de cette forme spécifique d'interaction qu'est la communication politique. L'efficacité de la communication politique dans le système politique général, dépend justement de cette autonomie et séparation des instances. Autrement dit, plus tout communique, plus il faut maintenir la distinction, ou pour le dire autrement, est-il possible qu'une société vive sans distinction public/privé, c'est-à-dire sans une autonomie de ces trois instances : le privé, le public, le politique? 5 Le pire est de croire qu'il y a un «progrès» dans la disparition de ces distinctions, alors même qu'elles sont au cœur du fonctionnement de la société démocratique. C'est en cela que la communication politique est un concept central, car il permet de repérer si le maintien d'une différence entre ces logiques où ces espaces demeurent, ou si au contraire il y a fusion des espaces. Quand la communication politique joue un rôle particulier, cela signifie que ces instances restent séparées et autonomes. Si la communication a tout dévoré, c'est le signe que cette autonomie indispensable au fonctionnement des sociétés démocratiques, a disparu. 112 Les contradictions de la communication politique 3. L'égalitarisme, la fin de la responsabilité sociale des élites Alexis de Tocqueville a, le premier, et brillamment, montré la contradiction inéluctable et désastreuse, pour la démocratie, entre liberté et égalité. La première, est la condition d'apparition de la démocratie, la seconde, la destinée normale du mouvement de démocratisation. L'égalitarisme qui en résulte, rend plus difficile le surgissement et le traitement de la politique, surtout aujourd'hui où le mouvement égalitaire est plus fort que dans les années Le discours sur l'égalité s'accompagne progressivement d'une disqualification des élites. C'est l'idée d'élite qui est d'ailleurs progressivement attaquée, même si par les diplômes et les concours, les sociétés égalitaires ont maintenu le poids et le rôle des élites. Mais c'est l'idée de hiérarchie sociale, dont l'élite est le symbole, qui est aujourd'hui contestée, même si parallèlement surgissent de nouvelles inégalités. En réalité, un marché de dupes s'est réalisé autour de l'élitisme. Condamné au nom de l'égalitarisme, il subsiste au nom de la méritocratie, apparemment non contradictoire avec l'égalitarisme. Si la méritocratie retrouve tous les privilèges de l'élitisme d'hier, c'est sans le sens de la
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